"Emerson, Lake & Palmer" - Emerson, Lake & Palmer
Fondé en 1970, Emerson, Lake & Palmer est un des plus fameux groupes de rock progressif qui soient. Un des plus critiqués, aussi : entre ceux qui adorent et ceux qui détestent, il y à une belle marge ! Déjà que le rock progressif n'est pas aimé de tous... Ce groupe a réussi l'exploit d'être source de polémiques chez les fans même de ce genre musical si particulier ! On peut aussi citer Jethro Tull et Yes dans les groupes les moins aimés des fans de rock en général, mais ELP se trouve encore au-dessus d'eux, dans cet 'insigne' distinction. Le groupe est constitué du claviériste Keith Emerson (ancien de The Nice), du bassiste, guitariste et chanteur Greg Lake (ancien de King Crimson) et du batteur Carl Palmer (ancien d'Atomic Rooster), trois super musiciens dans leurs parties, il faut le signaler (et Lake chante bien et a toujours su signer de sublimes chansons). Ce disque éponyme, Emerson, Lake & Palmer donc, est sorti en 1970 et se vendra très bien. Le groupe, d'ailleurs, sera un des plus gros vendeurs des années 70, une machinerie, un groupe-phare de la scène rock des années 70. Ce premier disque, 6 titres pour 41 minutes, n'est pas leur meilleur (c'est Brain Salad Surgery de 1973, suivi de Trilogy de 1972, et Tarkus de 1971 ; et ensuite, ce disque, pour les albums studio cependant), mais c'est sans doute un des plus intéressants premiers albums de l'histoire du rock, ce qui est déjà pas mal, et il offre deux gros classiques d'ELP : Tank (que le groupe refera en 1977 sur Works, Part 1) et Take A Pebble.
Lake, Emerson, Palmer
Ce premier album est franchement pas mal du tout. The Barbarian ouvre bien l'album, Knife-Edged est efficace, mais clairement, Take A Pebble et The Three Fates (une trilogie, sur une seule plage audio, de trois courts segments pianistiques d'Emerson, inspirés par les Trois Parques, celles qui, dans la mythologie grecque, donnent et interrompent la vie, Clotho, Lachesis et Atropos) sont supérieurs. Et il y à aussi une chanson magnifique sur le Vietnam, une chanson qui sera un peu polémique par ailleurs (déjà que 21st Century Schizoid Man, sur le premier King Crimson, avec son Innocents raped with napalm fire, avait un peu marqué) et qui, franchement, est une des trois plus belles chansons jamais écrites et chantées par Lake au sein d'ELP (avec The Sage sur le live Pictures At An Exhibition et Still...You Turn Me On sur Brain Salad Surgery) : Lucky Man. Une chanson tout simplement grandiose, anthologique, une splendeur qui à elle seule (Take A Pebble et ses 12 minutes aussi !) fait que ce premier album d'Emerson, Lake & Palmer mérite totalement l'écoute. Tank, quant à lui, est un très bon morceau, bien efficace.
Au final, ce premier opus éponyme d'Emerson, Lake & Palmer est une belle petite réussite de rock progressif, avec d'excellentes compositions, comme Take A Pebble et le fantastique Lucky Man. Après, il est clair que ce n'est qu'un début, ELP fera encore plus fort avec Tarkus, Trilogy, Brain Salad Surgery (et sa pochette signée Giger) et le live Pictures At An Exhibition sur lequel le groupe signe une relecture progressive de l'oeuvre du même nom de Moussorgsky. Bref, tous leurs albums suivants jusqu'à 1973 (et je rajoute le triple live, depuis double en CD, Welcome Back My Friends To The Show That Never Ends ; Ladies And Gentlemen, Emerson, Lake & Palmer (quel titre !) de 1974, qui offrira d'ailleurs une version très longue et remarquable de Take A Pebble (et Lucky Man inclus dans le morceau). Pour fans de rock progressif, ce premier opus d'ELP est donc un disque à écouter ! Mais sachez qu'ils feront encore mieux par la suite.
FACE A
The Barbarian
Take A Pebble
Knife-Edged
FACE B
The Three Fates :
a) Clotho (Royal Festival Hall Organ)
b) Lachesis (Piano Solo)
c) Atropos (Piano Trio)
Tank
Lucky Man
"Talking Book" - Stevie Wonder
Ce disque est important pour Stevie Wonder. C'est, en effet, le début de son Âge d'Or, une série de quatre albums juste surpuissants, sortis entre 1972 et 1976, albums qui récolteront tous un Grammy Award et seront tous des best-sellers fardés de singles à succès. Les autres albums de cet Âge d'Or, qui suivent celui-ci, sont Innervisions (1973), Fulfillingness' First Finale (1974) et Songs In The Key Of Life (1976). Celui-ci, pas le sommet de l'Âge d'Or mais vraiment un grand disque tout de même, s'appelle Talking Book. Il offre deux immenses succès populaires pour Stevie Wonder (qui, étonnant et rare, pose sans lunettes noires sur la pochette, en djellabah, à moitié assis/moitié couché sur un sol sableux et rocailleux, pensif) : Superstition et You Are The Sunshine Of My Life. La première a été conçue avec l'aide du guitariste Jeff Beck (qui joue un peu sur l'album), qui aurait trouvé la rythmique de batterie, et qui, avec son super-groupe éphémère Beck, Bogert & Appice, reprendra la chanson sur le premier et unique album du groupe (éponyme) en 1973. La seconde sera, en France, reprise par Sacha Distel et Brigitte Bardot, et aussi, en anglais, par Engelbert Humperdinck, Frank Sinatra, Ella Fitgerald, Petula Clark, Liza Minnelli, Tom Jones, Perry Como ou bien encore Shirley Bassey. Et même Richard Clayderman en version instrumentale ! L'album, dans sa totalité, dure 43 minutes, pour 10 titres. Wonder joue des claviers, un peu de batterie, de l'harmonica, et est entouré, selon les morceaux, par, notamment, Ray Parker Jr (guitare), Jeff Beck, Buzzy Feton (guitare), Trevor Laurence (saxophone), Steve Madaio (trompette), Daniel Ben Zebulon (congas), David Sanborn (saxophone), Scott Edwards (basse), et divers choristes tels Shirley Brewer, Gloria Barley, Jim Gilstrap, Deniece Williams, Lani Groves, Debra Wilson et Loris Harvin.
Talking Book est un grand disque de soul/funk. Pour Wonder, il y à carrément un avant et un après Talking Book. Avant ce disque, Wonder, qui n'en était clairement pas à son coup d'essai (il a démarré sa carrière en tant que Little Stevie Wonder, il avait 13 ans, en 1963 !), était juste un bon chanteur de soul music, peut-être plus connu que certains autres à cause de son handicap (rappelons qu'il est aveugle de naissance). Mais dès 1972, ses albums, ses tubes, vont totalement bousculer le monde de la musique soul et, aussi, pop. De tubes, ce disque en offre donc deux, You Are The Sunshine Of My Life qui est une courte (moins de 3 minutes, hélas) douceur interprétée en trio par Wonder et deux choristes (des deux sexes), une chanson parfaite pour ouvrir l'album, et Superstition, funk endiablé qui fait de même avec la face B. L'album offre, sinon, de purs joyaux, comme Big Brother (qui est une allusion au roman d'Orwell, en partie), chanson engagée sous des aspects doux ; Blame It On The Sun, sublime ; You've Got It Bad Girl, admirable ; I Believe (When I Fall In Love It Will Be Forever), superbe conclusion ; et surtout les 6,50 minutes du paranoïaque Maybe Your Baby, au chant cynique, aigu, nasillard (et sublime), la chanson la plus étrange (la seule étrange !) du lot. Une de mes préférées avec l'enchaînement Superstition/Big Brother.
Un disque sublime, sorti sous une pochette sublime (à l'intérieur, une photo similaire, prise au crépuscule, aussi belle), offrant de sublimes chansons, tel est Talking Book, un des meilleurs albums du grand (même si, depuis les années 80, il a fait nettement moins de grandes choses que de choses moyennes) Stevie Wonder. La suite sera encore plus forte (Innervisions et Songs In The Key Of Life sont ses deux meilleurs), mais Talking Book est tout de même fantastique, un disque culte et parfait, offrant des chansons admirables, douces ou funky, tristes la plupart du temps. Bref, un chef d'oeuvre, un monument de soul music, un des albums majeurs de 1972 et des années 70, tout simplement.
FACE A
You Are The Sunshine Of My Life
Maybe Your Baby
You And I
Tuesday Heartbreak
You've Got It Bad Girl
FACE B
Superstition
Big Brother
Blame It On The Sun
Lookin' For Another Pure Love
I Believe (Whan I Fall In Love It Will Be Forever)
"Doremi Fasol Latido" - Hawkwind
Sorti en 1972, Doremi Fasol Latido (titre chelou, surtout que les Anglais utilisent des lettres pour désigner les notes de musique) est le troisième album d'Hawkwind, un groupe de space-rock à tendance hard-rock. Difficile à définir, c'est une sorte de croisement entre Pink Floyd et Black Sabbath ! Le groupe s'est fondé en 1970, a sorti un album par an de son premier (Hawkwind) à 1982 (Choose Your Masques), est toujours en activité car Onward, leur dernier album, date de 2012. En 1972, année de sortie de Doremi Fasol Latido, lequel est, avec le double live Space Ritual de 1973, leur meilleur album, Hawkwind est constitué de Dave Brock (toujours dans le groupe à l'heure actuelle, le seul membre originel) au chant, à la guitare électrique et acoustique ; de Lemmy Kilmister (basse, choeurs, chant sur un titre) ; de Nik Turner (saxophone, chant) ; de Dik Mik (synthétiseurs) ; Del Dettmar (idem) ; Simon King (batterie) ; et, sur scène, d'une certaine Stacia, une danseuse plantureuse qui évoluait nue ou presque, peinturlurée, pendant les concerts, partie intégrante de l'univers d'Hawkwind. L'album a été enregistré au studio Rockfield, au Pays de Galles, entre septembre et octobre 1972, l'album est sorti en novembre, enregistrement rapide ! Ce qui explique vraisemblablement que la production de l'album soit aussi moyenne, le son est caverneux, monolithique, et, sincèrement, ne reflète pas totalement la puissance de feu du groupe (un peu comme pour l'album Neverneverland des Pink Fairies, de 1971, que je réaborderai ici bientôt).
Recto et verso de la sous-pochette (imprimé d'un seul tenant dans le livret CD)
Sinon, ce disque offre 7 titres, pour un total de 42 minutes. Le CD dure 16 minutes de plus, on a des bonus-tracks (Urban Guerilla, single sorti à l'époque, Brainbox Pollution, Ejection et une version raccourcie, single, de Lord Of Light). Urban Guerilla et Ejection sont chantés par Robert Calvert (un poète et musicien qui participera un peu avec Hawkwind, notamment sur le double live de 1973), et Paul Rudolph, de Free, joue de la guitare sur Ejection, aussi). Les bonus-tracks sont franchement bons. Pour en revenir à l'album original, parlons un peu de son titre et de sa pochette avant de détailler la musique. La pochette représente, sur fond noir, une sorte de bouclier, qui deviendra un emblème pour le groupe. A l'intérieur (sous-pochette), on a un dessin représentant une horde de barbares à cheval, sur fond orangé, on distingue des soucoupes volantes dans le ciel, rétrofuturisme absolu. Le gros souci concernant cette illustration qui s'étend sur une double page est qu'elle n'est pas imprimée à l'intérieur d'une pochette ouvrante, mais sur les deux côtés de la sous-pochette renfermant le disque, voir ci-dessus ! Au dos de pochette, on voit une illustration spatiarde assez étrange (ci-dessous), et avec, aussi, sur la sous-pochette, un texte assez fantasy pour illustrer le propos. Le groupe possède une dimension SF/fantasy importante, Michael Moorcock, auteur de SF/fantasy, écrira des textes, des chansons pour le groupe par la suite (dès Space Ritual: les intermèdes parlés du live sont signés de sa main) ! Pour le fun, voici le texte de la sous-pochette (dans le phylactère), situé dans le livret CD aussi : The Saga of Doremi Fasol Latido is a collection of ritualistic space chants, battle hymns and stellar songs of praise as used by the family clan of Hawkwind on their epic journey to the fabled land of Thorasin. The legend tells of the Hawklords last and defeated stand against the "tyranny of the corrupt forces for law and evil", but the inner sleeve has redemption in the legend : And in the fullness of time, the prophecy must be fulfilled and the Hawklords shall return to smite the land. And the dark forces shall be scourged, the cities razed and made into parks. Peace shall come to everyone. For is it not written that the sword is key to Heaven and Hell ?
Dos de CD (pour le vinyle, c'est similaire)
Quant au titre de l'album, en plus d'être une allusion évidente au système de repérage des notes de musique, il est aussi, selon le groupe et l'auteur de la pochette (Barney Bubbles), une allusion à la musique des sphères. Chaque note représente une planète et une couleur : Do (Mars ; rouge), Re (Soleil ; orange), Mi (Mercure ; jaune), Fa (Saturne ; vert), Sol (Jupiter ; bleu), La (Vénus ; indigo) ; Ti (ou Si ; Lune ; violet), et à nouveau Do (même signification, évidemment). Tout un programme ! Bon, maintenant qu'on a parlé du contenu visuel, parlons du contenu musical. Comme je l'ai dit, l'album, pour 42 minutes, n'offre que 7 titres. En sachant que l'un d'entre eux (One Change, instrumental achevant la face A) ne dure que 50 secondes, on imagine aisément que les 6 titres restants sont longs, ils totalisent 41 minutes ! Au sujet de One Change, d'abord, ce morceau atmosphérique et calme n'a pas une importance relative, il n'est là qu'en interlude, histoire de dire maintenant, on change de face, on retourne le disque. En CD, ce sens n'existe évidemment plus... Cet instrumental, musicalement joli, ne sert à rien, donc. Allez, sinon, le disque s'ouvre en fanfare avec Brainstorm, morceau le plus long de l'album, 11,30 minutes de folie spatiarde et heavy. Le morceau se lance direct par un riff mortel, immédiatement suivi de la basse de Lemmy (futur Motörhead, comme chacun le sait, groupe qu'il fondera en 1977, un an après avoir été viré d'Hawkwind) et de ruades de batterie fantastiques (malgré la production de l'album). Un morceau qui décolle, embarque l'auditeur dans un voyage stellaire ahurissant, une décharge d'électricité constante (la basse, jouée comme une guitare, est mortelle), un morceau qui sera un intouchable, en live, pour le groupe. Le temps passe si vite, à écouter Brainstorm, qu'une fois fini, on a l'impression que le morceau durait en fait deux fois moins de temps que ses quasi-12 minutes ! Space Is Deep, 6,20 minutes, suit. Un morceau d'apparence plus reposant, le chant est posé (Brock chante bien), l'ambiance est assez spatiarde aussi, mais plus floydienne que metal. Si on excepte un passage monstrueux (la basse, encore, qui viole littéralement les oreilles de l'auditeur !) dans son centre, faisant intervenir des synthés très chelous de Dik Mik et Dettmar. Après ce deuxième régal, la face A se finit doucement avec le One Change cité plus haut. Hop, on retourne le noir vinyle (ou on laisse le CD se poursuivre, OK) !
Avec les lunettes : Lemmy. Devant : Stacia. Et sauf erreur de ma part, Dave Brock est du côté du bras tendu de Lemmy
La face B sera, difficile à croire mais vrai, encore plus fantastique. Elle démarre en fanfare avec les 7 minutes apocalyptiques de Lord Of Light. Intro stellaire, floydienne, et morceau qui, rapidement, décolle. La basse, mon Dieu... Lemmy, Ian Fraser Kilmister de son vrai nom (Lemmy est un surnom venant de Lemme, abréviation de Let me a few money, qui viendrait du fait que, dans sa vie de jeune adulte, il était fauché et demandait sans cesse de l'argent à ses amis, qui ont immortalisé ainsi ce détail en le surnommant Lemmy), est vraiment un bassiste mortel. Dire qu'il a empoigné la basse pour rendre service au groupe, lui qui n'était, avant, qu'un roadie (il l'a été pour Hendrix, d'ailleurs) ! Sur Lord Of Light, c'est la basse qui mène la danse, jamais, ou presque, avant d'écouter ce disque, je n'avais entendu de la basse de cette manière. Une transe ahurissante vous prendra tout du long du morceau. On passe ensuite aux 3 minutes de la ballade folk futuriste Down Through The Night, une pure merveille, douce, l'exact opposé des deux morceaux qui la sandwichent sur l'album. Le chant de Brock est parfait, le morceau est tellement fort, tellement évocateur, que lorsqu'on l'écoute pour la première fois, on a limite l'impression de déjà le connaitre ! Time We Left This World Today, longue (8,45 minutes) jam bien boogie, suit, un déluge de puissance avec une ambiance bien prenante. Le morceau est sans doute un petit peu long quand même (j'aurais retiré 2 minutes, perso, et encore, en étant sévère), mais quelle transe, là encore, et quelle basse ! L'album se finit superbement sur les 4 minutes assez acoustiques de The Watcher, première composition d'Hawkwind signée Lemmy, qui chante (sa première fois aussi), une chanson magnifique que Lemmy reprendra au sein de Motörhead sur le premier album (Motörhead, 1977) du groupe. Motörhead, dont le nom de groupe est à la base une chanson d'Hawkwind, d'ailleurs !
Lemmy dans Hawkwind
Puissant de bout en bout, Doremi Fasol Latido est donc un classique du space-rock et du hard-rock, seule sa production (jugée mince, ratée par Lemmy et plusieurs membres du groupe) est un défaut, un reproche à lui faire. Il faut dire que le groupe n'avait pas de gros moyens à leurs dispositions, et que le studio gallois de Rockfield n'est pas Abbey Road ou le Record Plant de Los Angeles, loin de là. Avec les moyens du bord, le groupe a cependant réussi un disque puissant, monstrueux même, 42 minutes qui, malgré le son, sont parfaites. De Brainstorm à The Watcher en passant par Lord Of Light et Space Is Deep, tout, tout, même One Change en fait (50 secondes, c'est tellement court que ça passe tout seul sans qu'on s'en rende compte), est génial. A l'arrivée, un sommet du rock, qui sera d'ailleurs bien accueilli à sa sortie (ça ne sera pas un succès commercial, mais les critiques seront bonnes ; Nick Kent, fameux rock-critic du NME, dira ça me ferais honte de dire que je n'aime pas ce disque), et le meilleur album studio d'Hawkwind. La suite de leur carrière sera parfois excellente (Hall Of The Mountain Grill, Warrior On The Edge Of Time), et surtout le double live Space Ritual, mais dans l'ensemble, Doremi Fasol Latido est clairement leur sommet.
FACE A
Brainstorm
Space Is Deep
One Change
FACE B
Lord Of Light
Down Through The Night
Time We Left This World Today
The Watcher
"Abraxas" - Santana
Ce disque est le deuxième de Santana, et est sorti à point nommé. Il date de 1970, et en 1970, Santana est déjà quelque chose de bien prometteur : un an plus tôt, non seulement leur premier album (Santana) se vendra très bien, avec Evil Ways, Waiting et Soul Sacrifice, mais le groupe se produira au mythique festival de Woodstock et sera, clairement, un des groupes/artistes s'en étant le mieux sorti. Ce fut, en fait, avec Joe Cocker et Crosby, Stills, Nash & Young, une des révélations du festival. Leur version de Soul Sacrifice est à tomber le cul par terre dans un buisson ardent. Après un tel coup d'éclat, le groupe est attendu comme (Lionel) Messi pour le deuxième album, le toujours difficile à faire deuxième album, comme on dit. Peu avant d'entrer en studio, Carlos Santana (guitare, percussions) recevra un coup de fil de Miles Davis, qui l'encouragera, lui apportera son soutien et son amitié. Comme Carlos le dit dans les notes de pochette de la réédition CD, il a lui-même, par la suite, fait la même chose en appelant Kirk Hammett, de Metallica, se souvenant que l'appel de Miles, du grand Miles, lui avait fait beaucoup de bien. Point commun, d'ailleurs, entre cet album de Santana, qui s'appelle Abraxas, et Miles Davis : la pochette est signée Abdul Mati Klarwein, qui, la même année 1970, a signé la pochette du Bitches Brew de Miles Davis (et fera celle de son Live-Evil en 1971). Un détail du verso de pochette d'Abraxas, une des trois prêtresses (celle du centre), est aussi, en plus grand, au verso de la pochette de Bitches Brew ! C'était pour l'anecdote sans lien avec la musique. Sinon, Santana n'a pas changé de personnel depuis le premier album : Carlos à la guitare et au chant, Gregg Rolie aux claviers et au chant, Jose 'Chepito' Areas aux percussions (timbales et congas), Dave Brown à la basse, Michael Shrieve à la batterie et Mike Carabello aux percussions (congas). L'album, enregistré au Wally Heider Recording Studio de San Francisco, est produit par Fred Catero et le groupe, Dave Brown est un des deux ingénieurs du son (avec John Fiore) en plus d'être bassiste, et, au dos de pochette, on a une citation d'un roman d'Herman Hesse untitulé Demian, citation ayant été l'inspiration pour le titre de l'album : We stood before it and began to freeze inside from the exertion. We questioned the painting, berated it, made love to it, prayed to it : we called it mother, called it whore, called it our beloved, called it Abraxas...
Verso de pochette
En 36 minutes (pour 9 morceaux), Abraxas, sous sa magnifique et chatoyante pochette, est une réussite majeure de Santana, un des meilleurs albums du groupe. L'album sera super bien accueilli, et sera un succès important, grâce notamment à une chanson qui sortira en single (je l'ai, d'ailleurs ! J'ai découvert Santana par le biais de ce 45-tours paternel, dans mon enfance), Black Magic Woman/Gypsy Queen. La version single, plus courte, est juste titrée Black Magic Woman (Gypsy Queen est la seconde partie, instrumentale). Cette chanson n'a pas été écrite pour Abraxas, ni par Santana : c'est une reprise d'une chanson de Fleetwood Mac période Peter Green, ce dernier était un ami de Carlos. La reprise par Santana est si monstrueuse qu'on en oubliera que c'était une reprise, justement (de même que lorsque Billy Paul reprendra le Your Song d'Elton John, beaucoup de personnes ont un temps pensé que c'était en fait Elton qui avait repris Billy Paul !), et elle sera un cheval de bataille permanent en concert, un morceau de choix, toujours joué, toujours avec bonheur. La seconde partie, Gypsy Queen, est aussi une reprise, un instrumental saisissant qui prouve la maîtrise totale à la guitare de Carlos Santana. Avant ce doublé (sur une seule plage audio), l'album s'ouvrait sur un instrumental remarquable, Singing Winds, Crying Beasts, un morceau rempli de percussions sobres et élégantes et avec une guitare sublime et un orgue parfait de Rolie. Et après Black Magic Woman/Gypsy Queen, on a une autre réussite majeure qui aidera au succès de l'album, une reprise (de Tito Puentes), Oye Como Va, un classique parmi les classiques, un morceau latino évidemment interprété dans la langue de Cervantès. Encore une fois, guitaristiquement parlant, c'est du lourd. La face A se finissait en apothéose avec un Incident At Neshabur qui, en live (voir le triple Lotus de 1974), atteindra parfois des proportions gigantesques (sur Lotus, donc : 16 minutes de folie !), un instrumental grandiose. On le voit la face A de l'album ne souffre d'aucun défaut.
Intérieur de pochette
La face B non plus. Elle s'ouvre sur le court (moins de 3 minutes) et efficace Se A Cabo, morceau quasi intégralement instrumental si on excepte la répétition du titre dans le final. Une sorte de mini-jam latino/rock du feu de Dieu, qui fout en transe et ouvre admirablement bien la seconde face. Mother's Daughter est un morceau plutôt rock, chanté, la guitare y est tapageuse mais on sent aussi une certaine dimension pop. Sortie en single, ce morceau aurait pu très bien marcher.C'est, en tout cas, un de mes préférés de ce remarquable deuxième album. On passe à un instrumental, le dernier de l'album, Samba Pa Ti. En live, voir encore une fois Lotus, ça sera le plus souvent totalement merveilleux. Ce morceau est un régal de douceur, Carlos y livre un solo (tout le morceau en est un) langoureux, tendre, suave, c'est encore une fois une preuve indéniable du talent monstrueux de ce guitariste... On passe ensuite à un autre morceau très rock après Mother's Daughter : Hope You're Feeling Better. Ce fut pendant longtemps mon préféré d'Abraxas, un morceau fantastique et très énergique, enlevé, rock plus que latino. Une furie absolue. El Nicoya, lui, est un morceau ultra court (1,30 minute) latino, en espagnol, qui achève l'album sur des percussions limite tribales et des paroles hispaniques assez peu nombreuses et surtout en vocalises. Une bonne manière de finir l'album !
Au final, Abraxas est un album certes court (les 36 minutes passent vraiment trop vite), mais parfait, un des meilleurs albums de Santana. Le groupe parviendra, jusqu'à 1974 et Borboletta, à signer de grands disques, avec un pic absolu en 1972/1973 (Caravanserai et Welcome), mais à partir de 1976 et d'Amigos, la qualité baissera progressivement, malgré un Moonflower démentiel en 1977. La suite sera franchement insipide (Inner Secrets, Shango, Zebop !...). Si vous cherchez du bon Santana, tout est recommandable du premier album à Borboletta, plus Moonflower (à ne pas louper, celui-là !), et Abraxas, leur deuxième opus, est clairement dans le quinté de tête !
FACE A
Singing Winds, Crying Beasts
Black Magic Woman/Gypsy Queen
Oye Como Va
Incident At Neshabur
FACE B
Se A Cabo
Mother's Daughter
Samba Pa Ti
Hope You're Feeling Better
El Nicoya
"Thoughts Of You"- Dennis Wilson
Immense Chanson issue du chef d'oeuvre absolu Pacific Ocean Blue de Dennis Wilson.
"One Nation Under A Groove" - Funkadelic
Dinguerie absolue. Comment définir autrement Funkadelic et son maître, George Clinton ? George Clinton, crackomane invétéré, est une sorte de mélange entre Frank Zappa (pour le côté obsédé du Q/amateur de dingueries musicales/grand gourou d'un groupe de tarés en grand nombre) et Sly Stone. Zappa pour ce que je viens d'expliquer, Sly pour la couleur de peau. Clinton a d'abord fondé Parliament, un groupe de funk surpuissant, qu'il accompagnera d'un autre groupe, Funkadelic, dans les années 70. La P-Funk faisait des albums totalement ravagés, mélange de rock, de funk, d'expérimentations, de psychédélisme... Quiconque n'a jamais entendu les albums Maggot Brain, Let's Take It To The Stage (un live) ou Free Your Mind...And Your Ass Will Follow n'a rien entendu. En 1978, Funkadelic sort un disque qui sera un gros succès, leur plus gros si je ne m'abuse. Un disque qui sera, en vinyle, double, mais le second disque, long de 17 minutes environ, est en fait un maxi-45-tours, un EP, en bonus, avec 3 titres. Ces 3 titres sont sur le CD, ce qui est bien car ils sont franchement excellents. En totalité, ce disque dure 58 minutes, mais l'album LP classique, sans ces 17 minutes de plus, ne dure donc que 41 minutes. Sorti sous une pochette rose bien psychédélique signée du designer attitré du groupe, l'album s'appelle One Nation Under A Groove, et on ne saurait imaginer le monde de la musique noire sans lui.
Intérieur de pochette, le LP et le EP par-dessus (pas une photo perso)
Seulement 6 titres pour l'album LP de 41 minutes (donc, en tout, l'album contient 9 titres, si vous suivez bien). One Nation Under A Groove est aussi cintré que sa pochette (au recto, un voit des astronautes/guerriers bizarres semblant éjaculés d'un globe terrestre, en direction d'une langoureuse jeune femme ; au verso, on voit Clinton en tenue spatiale, dessiné, brandissant un doigt d'où sort un rayon laser ; à l'intérieur, une femme dessinée, seins nus, en pleine extase, un truc pas net sur les replis de la bouche, et, aussi, plusieurs vignettes amusantes et un long texte sur une guerre fictive se passant dans un futur chelou). L'album s'ouvre sur le démentiel One Nation Under A Groove, 7 minutes et des couillettes de pur bonheur (Gettin' down for the funk of it !). Ambiance de feu, et totalement indescriptible (ça part dans tous les sens ! Vocaux, instruments...), ce morceau est pile poil ce qu'il faut pour faire danser, mais possède une dimension politique assez importante, tout comme le plus lent et hypnotique (une partition de claviers inoubliable) Groovallegiance. En revanche, Who Says A Funk Band Can't Play Rock ? ne possède pas trop de message, c'est juste du funk-rock qui envoie sévère (quelle guitare !), et à l'écoute, on se demande vraiment, en effet, pourquoi un groupe de funk ne pourrait-il pas jouer du rock ? Funkadelic est à la fois un groupe de funk et de rock, clairement, ce qui explique les tags 'rock' et 'rock psychédélique' plus bas en fin d'article.
La face B s'ouvrait sur les 10 minutes hautement comiques et scato de (prenez une grande respiration, les gars, je ne veux pas vous perdre) Promentalshitbackwashpsychosis Enema Squad (The Doodoo Chasers), un morceau qui semble parler de cul, mais pas dans le sens sexe, plus dans le sens... euh, disons qu'enema' signifie 'lavement' en anglais, ça y est, vous mordez le topo ? Morceau assez hypnotique, sans doute un peu trop long (la mélodie ne change pas vraiment tout du long, et est assez lancinante), ce morceau est le plus pharaonique de l'album, mais sans doute pas son sommet ; en fait, non, il ne l'est pas ! Mais je ne pense pas que l'album possède de mauvais morceau, sauf à la rigueur, mais vraiment à la rigueur hein, la courte version instrumental présente sur l'EP bonus : P.E. Squad/Doodoo Chasers ('Going All The Way Off' Instrumental Version), qui n'apporte rien de plus. Into You (morceau éminemment sexuel, ah ah ah...) est une chanson assez douce et plus funk que rock, c'est sans doute le morceau le plus funk classique de l'album en fin de compte. Vraiment excellent, tout comme Cholly (Funk Getting Ready To Roll !) qui achève le disque LP original. Là aussi, peu d'ambiances rock, c'est funky, groovy et très barge, comme d'habitude avec la P-Funk. Le disque bonus, lui, outre la version instrumentale du long titre abordée à l'instant, offre Lunchmeataphobia (Think ! It Ain't Illegal Yet !), qui assure pas mal, mais le vrai sommet se trouve sur la dernière face : une version live anthologique de Maggot Brain, morceau de 1973 qui, déjà, est anthologique dans sa version studio originale. Clinton avait demandé à son guitariste Eddie Hazel (je ne pense pas que ça soit lui sur cette version live, cependant) de jouer comme s'il venait d'apprendre la mort de sa mère. Hazel dira avoir suivi ce conseil morbide à la lettre, en pensant aussi et surtout à un vrai disparu qui manque, Hendrix. Et en effet, le solo (tout le morceau, soit plus de 8 minutes !) respire la douleur, la tristesse, c'est déchirant, et magnifique, aussi. Cette version live est assurément une bombe (et se finit sur Clinton braillant, en boucle, des Think ! Think ! It ain't illegal yet ! qu'il fait beugler à la foule), et pour moi, le sommet de tout One Nation Under A Groove, devant le morceau-titre.
Dos de pochette (ici, CD, mais le visuel est le même)
Au final, cet album est une tuerie de funk/rock totalement ravagé, un peu trop sous influence 'sexe/scato' par moments (Into You, Promentalshitbackwashpsychosis Enema Squad (The Doodoo Chasers) vont loin), mais musicalement très fort et jouissif. Un disque majeur du mouvement funk, un album au gros succès et qui inspirera pas mal d'artistes funk par la suite (et même de rap : Ice-Cube avouera s'être inspiré de l'album, du groupe). Par moments, ça fait penser à du Prince, par exemple. One Nation Under A Groove est un des sommets de Funkadelic, pas le seul sommet (Maggot Brain est puissant aussi), mais un des grands albums de la bande à Clinton (pas Bill, pas Hillary ; l'autre). Un disque de doux-dingues, quasiment une heure de folie, et on en redemande toujours une fois le disque achevé !
FACE A
One Nation Under A Groove
Groovallegiance
Who Says A Funk Band Can't Play Rock ?
FACE B
Promentalshitbackwashpsychosis Enema Squad (The Doodoo Chasers)
Into You
Cholly (Funk Getting Ready To Roll !)
FACE C
Lunchmeataphobia (Think ! It Ain't Illegal Yet !)
P.E. Squad/Doodoo Chasers ('Going All The Way Off' Instrumental Version)
FACE D
Maggot Brain (live)/Chant
"Vol.4" - Black Sabbath
Black Sabbath est un des plus illustres groupes de hard-rock (tendance heavy metal) de l'histoire. Leur débuts remontent à 1969, année de sortie de leur premier album éponyme (Black Sabbath, pochette mythique et mettant mal à l'aise), un disque assez lourd et violent, avec déjà quelques classiques au compteur (N.I.B., la chanson-titre, The Wizard, Evil Woman). Un an plus tard, ils signent Paranoid, qui contient encore plus de classiques, Paranoid, War Pigs, Electric Funeral, Iron Man, Fairies Wear Boots. Gros succès pour Paranoid. 1971, Master Of Reality, encore plus heavy, offre Children Of The Grave, Sweet Leaf et Into The Void. Et, en 1972, alors que le groupe semble totalement indépassable dans le genre, il signe un disque encore plus fort, un quatrième album connement baptisé... Vol.4. Le disque sort sous une pochette bizarre représentant Ozzy Osbourne (chanteur) sur scène, dans une attitude très 'prêcheur dans une messe noire'. Le dos de pochette est identique, avec un code de couleur inversé entre la couleur d'Ozzy et du lettrage. Le disque, 43 minutes pour 10 titres, est une fulgurance électrique quasiment ininterrompue, à l'exception de deux titres apaisants : Changes et Laguna Sunrise. Le premier est une ballade au Moog et piano, d'une douceur absolue, difficile de se dire que c'est Black Sabbath qui en est l'auteur. L'autre, c'est un sublime instrumental acoustique. L'album offre aussi un autre instrumental, court et expérimental, plein de bruits, futuriste, du nom de FX.
Intérieur de pochette
Si on excepte ces trois titres tout sauf sabbathiens, Vol. 4 livre du lourd, du bon, du gros hard-rock qui bute. Remerciant la Great COKE Compagny of Los Angeles (traduction, les dealers de schnouff) dans les crédits de l'album, ce qui ne manquera pas de choquer, Black Sabbath livre ici un disque puissant, bien que méconnu et même sous-estimé. Il faut dire qu'il est coincé entre Master Of Reality, qui est grandiose, et Sabbath Bloody Sabbath (1973), qui est le sommet du groupe. Devant à la base s'appeler Snowblind (aussi le titre de la première chanson de la face B), le titre sera refusé car c'est une allusion trop évidente à la came ! La chanson, elle, subsiste, sous ce titre qui, en effet, est une allusion à la came. Une chanson comptant parmi les meilleures de l'album, avec le long (8 minutes !) Wheels Of Confusion, avec aussi Tomorrow's Dream, Cornucopia (extrêmement lourd !) et Supernaut (ce riff... Tommy Iommi est vraiment un guitariste puissant dans son genre). Il faudrait, en fait, tout citer sur ce disque, Changes (très calme, mais belle), St. Vitus Dance, Under The Sun... Le seul morceau ne me plaisant pas est l'instrumental bruitiste FX, vraiment bizarre, et on se demande franchement ce qu'il vient foutre ici.
Disque ultra heavy en dépit de trois morceaux à part, Vol. 4 est une réussite majeure du groupe britannique. Batterie surpuissante (de Bill Ward), basse gironde de Geezer Butler (le seul du groupe qui, sincèrement, s'intéressait à l'occulte et au satanisme de pacotille qui constitua le fonds de commerce du groupe), guitare tronçonneuse d'Iommi et chant de gargouille d'Ozzy, ce disque est un pur régal de heavy metal tendance doom. Pour fans du genre, c'est 43 minutes de bonheur ! A noter que c'est aussi, probablement, ma pochette préférée du groupe !
FACE A
Wheels Of Confusion
Tomorrow's Dream
Changes
FX
Supernaut
FACE B
Snowblind
Cornucopia
Laguna Sunrise
St. Vitus Dance
Under The Sun
"Naturally" - J.J. Cale
Ce disque compte beaucoup pour moi. Je ne sais pas si ça serait le disque que j'embarquerais avec moi sur une île déserte, mais il fait partie des albums que j'aime le plus réécouter actuellement. C'est le premier album de J.J. Cale, il date de 1972, est sorti sous une très charmante pochette dessinée représentant un raton laveur habillé et un chien endormi, et il s'appelle Naturally. C'est un disque court, très court : 12 titres, ce qui est pas mal, mais pour à peine 32 petites minutes, aucun morceau ne dépasse 3,20 minutes (en fait, il n'y à que deux morceaux de 3 minutes et plus, les autres oscillent à 2,30 minutes l'unité) ! C'est un disque d'une sobriété exemplaire, J.J. Cale, immense guitariste de blues américain sous forte influence Clapton (il a avoué avoir eu envie de se lancer dans la musique, lui qui, auparavant, avait testé divers petits boulots, en écoutant Clapton), avec qui il collaborera souvent (Clapton a par ailleurs souvent repris J.J. Cale), signe ici un disque sublime, attachant comme sa pochette, un disque produit par Audie Ashworth et enregistré au studio Bradley's Barn, dans le Tennessee, et au Moss Rose Studio, même Etat, entre septembre 1970 et juin 1971, en plusieurs périodes (pas dans la continuité des mois). J.J. Cale, ici, signe un disque avare en soli de guitare, mais renversant de bout en bout par l'économie de ses moyens. Less is more est clairement le credo de l'album et de son auteur (il signe, entièrement, toutes les chansons)
Verso de pochette, pas repris sur le CD, dommage...
Pourtant, J.J. est entouré, ici : Karl Himmel, Chuck Browning (batterie), Carl Radle, Tim Drummond, Norbert Putnam (basse), Bob Wilson, David Briggs, Jerry Whitehurst (piano, orgue), Ed Colis (harmonica), Weldon Myrick (steel guitar), Walter Haynes (dobro), Mac Gayden (slide guitar), Buddy Spiker, Shorty Lavender (violon), et Diane Davidson aux choeurs sur deux titres (River Runs Deep et Crazy Mama). Evidemment, J.J. Cale chante et tient la guitare. Le son de l'album respire la nature, l'enregistrement fait à la maison (ce qui n'est donc pas le cas), et, autant le dire, est simpliste. Ce n'est pas une production à la Phil Spector ou George Martin ! On peut dire que le son de Naturally a vieilli, en bien et en mal : le disque accuse le poids des années, mais conserve un charme, une patine rétro totalement attachante et charmante (deuxième fois que j'utilise ce terme, qui correspond assez bien à Naturally par ailleurs) ! Bon, sinon, tout du long de ses 32 minutes bien courtes, Naturally offre de vraies merveilles, parfois accompagnées de cuivres du plus bel effet (Call The Doctor). Trois chansons, surtout, sont le haut du panier ici : Magnolia, After Midnight (que Clapton magnifiera en live) et surtout le morceau d'ouverture, Call Me The Breeze, qui sera repris par Lynyrd Skynyrd deux ans plus tard sur Second Helping, et qui a été utilisée, récemment, dans sa version originale de J.J., pour une publicité pour une marque de voitures (je ne me souviens plus laquelle, et je m'en fous un peu) ! Une chanson juste grandiose.
Call Me The Breeze et After Midnight sont sans doute les sommets de l'album, mais Naturally est magnifique de bout en bout. Le timbre de voix très calme (Mark Knopfler possède peu ou prou le même, il s'inspirera d'ailleurs très fortement de l'oeuvre de J.J. Cale pour les premiers albums de Dire Straits) de Cale est reposant, même si certains trouveront l'ensemble monotone, c'est selon les goûts. Call The Doctor, Don't Go To Strangers, Clyde, Crazy Mama, River Runs Deep, Nowhere To Run, Crying Eyes, Bringing It Back, autant de pures merveilles laid-back, bluesy, folkeuses aussi, qui en imposent dès la première écoute. Les musiciens accompagnant J.J. sont pour certains (Briggs, qui sera producteur de Neil Young, Drummond, Radle qui a fait partie des Dominoes de Clapton, Browning, Wilson), connus, et tous sont fantastiques. Le son de l'album est certes un petit peu daté, mais il conserve, donc, un vrai charme, et dans l'ensemble, difficile d'aimer le blues-rock sans aimer Naturally, premier et sans doute meilleur album de J.J. Cale, même si Okie, Really, Grasshopper et l'album fait avec Clapton (The Road To Escondido) sont également à écouter. Bref, sensationnel !!
FACE A
Call Me The Breeze
Call The Doctor
Don't Go To Strangers
Woman I Love
Magnolia
Clyde
FACE B
Crazy Mama
Nowhere To Run
After Midnight
River Runs Deep
Bringing It Back
Crying Eyes
"Lisztomania" - Phoenix
Géniale chanson de Phoenix, un des meilleurs groupes français actuels !
"L.A.M.F." - Johnny Thunders & The Heartbreakers
Ce disque pourrait bien être le chef d'oeuvre absolu du mouvement punk dans sa globalité. Le disque punk-rock ultime, devant le premier Clash, le premier (et unique...) Sex Pistols, le premier Jam, le premier Saints et le premier Ramones (car même si je n'aime pas du tout les Ramones, j'avoue que leur premier opus de 1976 est démentiel). Ce disque est un grand album, donc, sorti en une année punk par excellence (1977). C'est le premier album de Johnny Thunders & The Heartbreakers (alias The Heartbreakers tout court), et il s'appelle L.A.M.F. (ce qui signifie 'Like A Mother Fucker', tout un programme de poésie urbaine). Son vrai nom officiel était, à la base, D.T.K.L.A.M.F. (D.T.K. : 'Down To Kill'), et ce long acronyme était ce que le jeune Johnny Thunders (John Antonio Gonzale de son vrai nom) taguait sur les murs des immeubles du quartier de New York où il vivait, le Queens. Thunders, mort d'une léucémie (et overdose ?) en 1991, est connu pour être un des punk-rockers ultimes, un camé dévasté, un des symboles les plus absolus du punk underground, un loser absolu soit dit en passant (refusant le succès, ne le cherchant jamais, ayant toujours sabordé l'affaire quand ça commençait à coller). Avant de fonder ses Heartbreakers, il a fait partie des New York Dolls (1971/1975, un groupe de glam-rock tendance proto-punk, des précurseurs qui se fringuaient en travelos et jouaient du rock furieux et décadent (un album très recommandé, New York Dolls en 1973, et un deuxième moins fort, Too Much Too Soon en 1974).
Thunders, après la fin des Dolls, a fondé les Heartbreakers avec le batteur des Dolls, Jerry Nolan (mort en 1992, Nolan avait incorporé les Dolls en 1972 après le décès par overdose du premier batteur, Billy 'Doll' Murcia), et avec le bassiste Richard Hell. Hell avait incorporé les Heartbreakers après être assez rapidement parti de Television, le groupe de Tom Verlaine, avant que ce groupe ne sorte, en 1977, leur premier opus, le légendaire Marquee Moon, et il partira des Heartbreakers pour fonder les Neon Boys, puis les Voidoids, quelques mois après son arrivée dans la bande à Thunders (Hell est, comme Thunders, un loser-né, il est toujours vivant, en revanche, et a fait, en 1977, un disque anthologique, Blank Generation, avec les Voidoids). Thunders recrute alors un nouveau bassiste, Billy Rath, et un autre gratteux arrive, Walter Lure (chant sur un titre de l'album, All By Myself). Le groupe, purement ricain, est managé par Leee Black Childers, un de l'écurie MainMan/Bowie, un Anglais, qui les convainc de partir pour la perfide Albion. C'est là que le groupe enregistre L.A.M.F., en plusieurs studios (Ramport, notamment). Le disque est célèbre en grande partie pour sa production d'une intense putréfaction, le son est pourri de chez pourri (la réédition CD 'The lost '77 mixes', la plus facile à avoir, datant de 1994, améliore le son, mais ça reste franchement médiocre), à ce jour aucune explication convaincante n'a été donnée : apparemment, tout sonnait très bien en studio, mais une fois couché sur bande, c'était pourri, rocailleux... Il est, aussi, selon Thunders, littéralement impossible de dire qui, de Thunders et Lure, joue quoi sur le disque, tout sonne comme un bloc sonore monolithique.
Verso d'une des éditions CD (le vinyle, c'est à peu près pareil : les empreintes digitales proviennent de fichiers de police et d'interpellations des membres du groupe !)
Malgré ce son pourri (mais, quelque part, totalement en raccord avec la musique : c'est très punk !), L.A.M.F. est un chef d'oeuvre. Clairement. Oui, je sais, le son pourri (surtout en vinyle) peut constituer un gros frein, mais je vous rassure, musicalement, les morceaux, 12 sur l'album initial et 14 sur la version 'The lost '77 mixes', sont immenses. L'album durait dans les 34 minutes en vinyle, il en fait 40 en CD, et je peux vous assurer que les deux bonus-tracks, Can't Keep My Eyes On You et Do You Love Me (une reprise), sont démentiels, autant que les 12 de l'album vinyle. Notons, parmi les réussites majeures de ce L.A.M.F. grandiose, un Born To Lose anthologique et un Chinese Rocks du feu de Zeus, deux chansons emblématiques du mouvement punk. Au sujet de Chinese Rocks, précisons que cette chanson a été écrite par les Ramones, mais que le premier manager des Ramones l'a refusée pour son groupe, car il ne voulait pas que les Ramones chantent aussi crûment sur la came. Les Ramones l'ont donc filée à Thunders, ce qui ne les empêchera pas de la chanter eux aussi, en 1980, sur leur End Of The Century produit par Phil Spector (c'est Spector qui aurait voulu, imposé, que les 'faux-frères' chantent enfin leur chanson, il a sûrement du les convaincre à grands coups de pistolet braqué sur eux...). On a aussi One Track Mind, Let Go (chanson purement sexuelle), Pirate Love, Get Off The Phone, Baby Talk, I Wanna Be Loved ou un All By Myself chanté par Lure et qui, définitivement, n'a évidemment rien à voir avec la chanson du même nom d'Eric Carmen (et plus tard de Céline Dion qui la reprendra ; la chanson de Carmen, hein, qu'on soit bien d'accord !). Et surtout, ce blues-punk dévastateur sur un junkie en manque et râlant qu'il n'en avait pas eu assez, It's Not Enough. Avec ses 4,10 minutes, It's Not Enough est le morceau le plus long de l'album. Un mid-tempo fantastique, magistralement interprété par Thunders, dont la voix nasillarde, fragile et sur le fil (Thunders n'a jamais été un grand chanteur, si on excepte son chef d'oeuvre You Can't Put Your Arms Around A Memory, de 1978 et de son album solo So Alone) est totalement parfaite et convaincante ici.
A côté d'une telle moisson de grandes chansons punk, L.A.M.F. offre aussi une paire de chansons moins fortes : I Love You et Going Steady sont nettement inférieures, les moins fortes de l'album, mais elles ne sont pas mauvaises, juste un peu mineures, secondaires. On ne peut pas les accuser de rendre l'album moins bon, elles sont vraiment en minorité par rapport à ces I Wanna Be Loved, Let Go, It's Not Enough ou One Track Mind de folie. Le seul défaut de L.A.M.F. est donc sa prise de son, qui rend l'écoute parfois difficile (dur dur d'entendre correctement le chant sur All By Myself, Baby Talk, et sur les passages bien énergiques de It's Not Enough, pour ne citer que ces exemples). Mais, comme je l'ai dit, c'est ça, aussi, le punk (ce mot signifie 'pourri' en argot, après tout) ! Dans l'ensemble, de sa pochette assez crado-amateur à sa production, en passant par, évidemment, ses chansons et leur interprétations, L.A.M.F. respire les bas-fonds new-yorkais, la défonce, la lose, l'attitude punk par excellence. C'est, devant pas mal d'autres classiques (cités plus haut, en intro), le grand disque du mouvement, le disque punk ultime, le chef d'oeuvre du genre, un album qui, on s'en doutera, n'aura pas beaucoup de succès (encore la science de la lose de Thunders...), mais s'est imposé au fil des années, et même assez rapidement, comme un monument underground. Monstrueux !
FACE A
Born To Lose
Baby Talk
All By Myself
I Wanna Be Loved
It's Not Enough
Chinese Rocks
FACE B
Get Off The Phone
Pirate Love
One Track Mind
I Love You
Going Steady
Let Go
Bonus-tracks CD :
Can't Keep My Eyes On You
Do You Love Me

































